L’une des principales leçons à retenir pour le décideur publique est que la politique économique doit privilégier les règles prudentielles aux politiques discrétionnaires, ces dernières étant trop exposées aux risques d’incohérence temporelle dans le milieu politique. Aussi, une question intéressante compte-tenue de la conjoncture sera de savoir s’il s’avère nécessaire de lutter contre la récession. Une problématique qui ramène directement à l’ouverture de l’article : si les politiques discrétionnaires, de court terme doivent être limitées alors il semblerait que adapter de nouvelles politiques pour lutter contre une récession serait inefficace à long terme. Inefficace du fait que la gestion à court terme n’a aucun effet à long terme, que les politiques de stabilisation sont indépendantes des politiques d’allocation. Trois arguments tendent à penser l’inverse.
Une première réponse est que les récessions ont une influence sur la démographie des entreprises. Les cycles de Schumpeter sont souvent rapportés au phénomène de concentration bancaire qui tend à se généraliser à l’ensemble de la sphère financière depuis quelques mois. Or s’il est plausible d’affirmer que les entreprises non efficientes par rapport à d’autres doivent céder leur place à de nouvelles firmes plus performantes voire innovante. Ces mutations doivent donc se dispenser d’interventions discrétionnaires donc d’une politique de stabilisation au dépend d’un effet de « nettoyage » de la part d’une récession économique (CABALLERO, HAMOUR, 1994). Mais si l’on considère l’irréversibilité de certaines pertes, c’est l’ensemble du secteur concerné qui peut en pâtir. Une entreprise peut céder non pas par manque d’efficient ou d’efficacité mais par prise de risque excessive donc par l’exigence de devenir toujours plus efficace. Les pertes sont sociales (agglomération autour d’une zone d’activité), productives (perte en capital humaine) ou collectives (biens publics). La récession ralentit l’activité, donc la production effective : une politique de stabilisation devient nécessaire.
Une seconde réponse concerne la vulnérabilité d’un salarié. Le phénomène d’hystérèse du chômage renvoie à une situation d’équilibre obtenue de différentes manières. Aussi si une telle situation est possible ex-post à une récession, les conditions dans lesquelles l’équilibre a pu être obtenu peut impliquer de nouvelles pertes à long terme comme une diminution de l’employabilité d’un agent économique sur le marché du travail.
Un dernier argument renvoi à l’instabilité macroéconomique. Dans le cadre d’un projet environnemental, pouvant donner lieu à une irréversibilité (dommages causés sur la nature), un arbitrage est à faire entre construire telle infrastructure dans l’année qui suit ou attendre davantage pour mieux percevoir les dégâts occasionnés via d’autres projets déjà en route. En outre, le seuil de rentabilité tend à s’accroître avec l’incertitude. Le principe de précaution renvoie donc à la notion de valeur d’option et à des coûts de stabilisation qui augmente avec le temps (GOLLIER 2001). Au final la réaction des agents face aux risques, la politique de stabilisation devient nécessaire à court terme. C’est d’ailleurs l’un des arguments apportés par KEYNES pour justifier le rôle de la stabilisation pour atténuer les comportements optimistes puis pessimistes des agents, soit pour limiter le rôle des conventions (KEYNES, 1936).
L’empirisme tend en faite à montrer que l’impact de la récession sur la tendance de la production potentielle dépend de l’organisation des marchés. Un marché du travail en difficulté augmentera les chances de vulnérabilité chez de nombreux agents économiques, une restriction d’accès au crédit dans un système mal régulé peut conduire à la perte d’autres agents. Les nombreux exemples se rapportent au final à la thèse de AGHION (2004) affirmant que plus un pays est financièrement développé, plus l’impact de l’instabilité de la production effective sur la production potentielle est négatif Il existe donc une inégalité dans la lutte face aux récessions (DREW, KENNEDY, SLOK – 2004) notamment dans les capacités à mener des politiques de croissance permettant une meilleure résistance face à ce type de conjoncture.
22 oct. 2008
Faut-il lutter contre la récession?
21 oct. 2008
Coordination et Responsabilité de la politique macroéconomique
La différence entre les Etats-Unis et l’Europe n’est pas seulement l’indépendance entre politique budgétaire et monétaire mais aussi la crédibilité qui en découle. En outre, les relations entre le secrétaire au trésor américain et le président de la réserve fédérale sont beaucoup plus proches que ceux des dirigeants des Etats membres avec le président de la BCE. C’est du moins ce qu’on peut déduire des notes de Rubin (2003), ancien secrétaire au trésor de Bill Clinton.
L’enjeu sous-jacent est en faite l’identification du responsable en cas de conjoncture défavorable. En Europe il s’agira toujours de l’indépendance de la BCE et ainsi de Jean-Claude Trichet ; aux Etats-Unis, Alan Greenspan pourtant ancien président de la FED est aujourd’hui vu comme en partie responsable de la crise des subprimes (2007). Ce problème d’identification peut toutefois reposer sur l’élection d’un président de l’Eurogroupe (Jean-Claude Juncker) en 2005 suite au Traité constitutionnel de 2004. Plus largement deux arguments co-existent. Le premier d’ordre politique se rapporte au dire de Dominique Strauss Kahn alors ministre de l’économie et des finances françaises « en l’absence d’autorité politique établie et reconnue, la BCE aurait tôt fait d’être perçue par l’opinion publique comme l’unique institution européenne responsable en matière de politique macroéconomique….cette contradiction (…) finirait par restreindre la marge de manœuvre de la BCE » (STRAUSS-KAHN, 1998). Le second argument, cette fois d’ordre économique, rapporte un équilibre de Nash via un jeu non coopératif à court terme entre les gouvernements des Etats membres et la banque centrale. La coordination permettant dès lors de rétablir l’équilibre de premier rang. Par exemple le Traité de Maastricht explicite une coordination moindre mais nécessaires sur les échanges d’informations (pour éviter les problèmes d’asymétrie informationnel), enfin les règles budgétaires et le PSC doivent répondre à une logique de long terme, notamment via des règles prudentielles n’exposant pas les économies à des politiques discrétionnaires, non efficaces (KYDLAND, PRESCOTT 1977).
19 oct. 2008
La soutenabilité de la dette publique
La dette peut ainsi être reportée si l’Etat est considéré comme solvable, c’est-à-dire ayant les ressources nécessaires pour satisfaire les échéances qui lui sont portées. Ces mêmes ressources peuvent être non mobilisables à l’instant (politique fiscale par exemple). Une situation pouvant se traduire par une crise de liquidité comme en Allemagne en 1929 où le plan Young a permis un rééchelonnement des échéances de la dette. En cela existe-t-il un caractère illimité de la dette du fait que les ressources peuvent être non mobilisables. En revanche, ces mêmes ressources induisent des risques dont les causes sont les citoyens. Par exemple, les citoyens peuvent refuser de contribuer aux rentrées fiscales à un certain moment, la limite devient alors « politique, sociale et, sans doute, morale » (BOORMAN, 2002 - FMI).
La soutenabilité des finances publiques vise à anticiper une insolvabilité future dans un Etat, sur la base de la politique économique et des prévisions disponibles. Par exemple, en 2004 la politique budgétaire de l’administration Bush était considérée comme solvable mais non soutenable (AUERBACH 2004). Le FMI annonçait déjà en 2003 que la politique budgétaire devait « faire face au vieillissement de la génération du baby-boom…finira par évincer l’investissement et étoder la productivité américaine » (FMI 2003). Dans le cas de l’Union Européenne, l’indépendance de la BCE rend plus sensible une telle situation. Si la politique monétaire refuse d’assumer son rôle de prêteur en dernier ressort envers un pays insolvable alors la dette de ce dernier se traduira par un défaut de paiement partiel ou total dévalorisant les actifs bancaires et entraînant une crise bancaire d’où une crise de liquidité. Au final, la monétisation de la dette prendra lieu via la BCE qui assumera un rôle de prêteur en dernier ressort en dépit de son indépendance. En cela si la notion de soutenabilité reste difficile à définir on en retient deux approches. L’une est que les finances publiques seront soutenables si la somme actualisée des dépenses futures est au plus égale à la somme actualisée des recettes futures. La seconde considère que la soutenabilité exclut de pouvoir reporter la dette soit pour prendre un exemple, les jeux de Ponzi ne sont plus acceptées comme ce pu être le cas en Russie et en Albanie dans les années 1990 où un agent récoltait les épargnes des épargnants en leur promettant un rendement élevé financé en faite par l’épargne des nouveaux agents, alimentant dès lors le mécanisme.
Mais outre le caractère prévisionniste et donc probabilisable de ce concept, certaines réformes structurelles comme celle des retraites alourdit la contrainte budgétaire et tendent à réduire la croissance économique, remettant alors en cause les modèle de taux d’imposition soutenable (BLANCHARD 1993) ou les conditions de MAZEL (2004) définissant un pays comme soutenable si sa croissance est de l’ordre de 2%, ses taux d’intérêts domestiques de 4% et couvrant des dépenses publiques indépendantes des problèmes démographique du vieillissement des populations. Certains modèles de mesure rendent compte en environnement stochastique de l’impact de chocs aléatoires sur les variables budgétaires comme le déficit primaire (méthode de HAMILTON et FLAVIN, 1986). Des modèles qui permettent par exemple d’identifier une soutenabilité faible de la France entre 1978 et 2003 (INSEE, 2003). Un argument de taille pour que les discussions à l’échelle européenne ne reposent plus seulement sur les ratios de déficit (Traité de Maastricht et PSC) mais aussi sur la Soutenabilité des Etats membres, induisant de nouveaux modes de coordination.
15 oct. 2008
Centralisation et décentralisation
Si la BCE représente un cas de diffraction horizontale de la puissance publique en s’affirmant comme une autorité administrative indépendante, on peut aussi concevoir le sujet comme une répartition verticale des compétences entre entités politiques, institutionnelles et administratives.
Une première explication est de type géographique. Dès le 18ème siècle, Adam Smith (1776) met en avant les externalités produites par une politique économique sur un espace déterminé. Dans son exemple, Smith évoque l’insuffisance des politiques économiques dans leur sphère d’influence : le contribuable participerait dès lors au financement d’une politique touchant une sphère réduite de celle initialement prévue. Le problème peut être vu de manière élargie. Le « passager clandestin » prend dès lors tout son sens : une politique améliorant le bien-être de la population par certaines infrastructures comme un aménagement des routes, améliore aussi le bien être des communes voisines. Les contribuables voisins profitent des bienfaits résultants d’un financement par la communauté voisine. Plus globalement, cette théorie a été formalisée par Olson en 1969 et a pris le nom « d’équivalence budgétaire ».
L’équivalence budgétaire d’Olson considère que le niveau d’administration et de financement d’une politique publique doit correspond à son aire d’influence géographique. La répartition des compétences doit dès lors s’organiser selon une gestion fonction de la répartition spatiale des effets des politiques publiques. On pourrait ainsi évoquer une préférence pour la décentralisation mais l’idée n’est pas la même. Par exemple, si un pétrolier échoue à proximité des plages espagnoles ou françaises, ce n’est ni l’Union Européenne, ni les Etats concernés qui doivent gérer le problème mais les communautés directement touchées qui sont les plus à même à répondre et gérer selon les besoins. La complexité du travail d’Olson étant dès lors de distinguer la décentralisation d’une répartition spatiale géographique. C’est l’hétérogénéité des préférences qui jouera ce rôle.
Les justifications de la décentralisation ne manquent pas. Nous en verrons ici quelques uns dont notamment celle de Oates datant de 1972 : « le théorème de décentralisation de Oates ». Celui-ci affirme qu’en l’absence d’externalités et d’économies d’échelle, la décentralisation devient au moins aussi efficace que la centralisation. Le modèle de Pauly (1993) tend à approfondir les exceptions au nombre d’hypothèses posées par Oates.
La première exception et la présence d’externalités. Si celles-ci ont des effets hétérogènes sur différentes populations, même à une échelle locale, il n’en reste pas moins que les mesures d’ordre global ont un impact à une échelle plus importante, régionale ou nationale. Un pôle industriel ne concerne pas directement une seule communauté mais un département. L’implantation de l’usine Toyota n’a pas seulement concerné le bassin de Valenciennes mais a montré des effets allant jusqu’à l’ensemble du département. Dès lors, une centralisation devient préférable. Un autre exemple est l’aide au développement du FMI par les politiques d’aide publique.
La seconde exception concerne la présence de biens publics. Ces derniers doivent permettre d’apporter des services à l’ensemble de la collectivité. Des apports qui peuvent s’avérer impossible à une échelle locale comme l’intervention militaire. Ainsi, on préférera centraliser ou décentraliser les prises de décision selon les économies d’échelle ou les externalités et l’hétérogénéité des préférences. L’agrégation des préférences individuelles devient dès lors un enjeu de premier ordre puisque déterminant les préférences de la collectivité. Par transitivité, les préférences médianes de chaque électeur déterminent les gains d’efficacité d’une politique centralisatrice.
Alesina, Spolaore et Etro en 2003 évoque par la Théorie des Unions internationales l’arbitrage entre économie d’échelle et hétérogénéité des préférences. La gestion d’un bien public dépendra ainsi de la capacité des pays à financer le projet en question selon les externalités de ces derniers sur la collectivité des pays considérés. L’hétérogénéité des préférences interétatiques est doublée de la capacité productive de chaque Etat-membre à produire le bien public en question, d’où l’importance des économies d’échelles. Certains pays ont donc tout intérêt à coopérer par une prise de décision centralisatrice à l’échelle internationale et une pratique productive complémentaire via le commerce internationale.
Une des politiques de décentralisation à l’échelle internationale est directement illustrée par le principe de subsidiarité reposant sur l’idée que les politiques doivent être affectées au plus bas, sauf si ces dernières nécessitent une intervention plus centralisée ou si la centralisation devient indispensable du fait d’externalités ou d’économies d’échelles. C’est une approche de minimisation de la centralisation par la décentralisation. L’avantage est de rapprocher les politiques publiques des préférences individuelles et de minimiser aussi l’asymétrie d’information par la proximité géographique et culturelle. Un autre avantage de la décentralisation est la possibilité pour chaque agent d’adapter sa mobilité entre les régions selon la correspondance des politiques publiques avec ses préférences. Cette solution repose sur les limites de la bienveillance et de confiance des agents envers l’intervention publique. C’est pourquoi Weingast en 1995 perçoit la décentralisation comme une limite au pouvoir confiscatoire de l’Etat et une limite aux déficiences de la démocratie.
Si les théories du fédéralisme et de subsidiarité renvoient à l’arbitrage entre centralisation et décentralisation, elles initient d’autant plus la nécessité de modes de coordinations entre Etats membres dans l’Union Européenne du fait d’interdépendances croissantes entre les pays de nature institutionnel, par l’Union européenne, et économique, par les « zones naturelles d’échange » pour reprendre l’expression de Krugman.
14 oct. 2008
L’intervention publique entre allocation, stabilisation et redistribution
Si l’analyse économique ne manque pas d’approches justifiant telles mesures ou telles réformes, il n’en reste pas moins que chacune d’entre elles ne sont pas toutes efficaces et encore moins efficientes. Aussi, la politique économique ne nécessite pas seulement des instruments, des institutions et des objectifs mais surtout des arbitrages face à des objectifs souvent contradictoires.
En 1989, Richard Musgrave propose trois critères de l’intervention publique. Le premier est l’allocation des ressources comme mesure visant à accroître l’économie potentielle par des politiques d’offre. L’intervention publique consiste dès lors à augmenter la quantité des facteurs productifs ou à prendre en charge certaines activités productrices de biens publics. La seconde fonction est celle de stabilisation macroéconomique visant à stimuler la production effective pour la rapprocher de son niveau de production potentielle. Les politiques de demande, notamment celles keynésiennes en matière de politique budgétaire et monétaire illustre cette fonction. Enfin, la fonction de redistribution vise à une répartition des richesses et se fonde le plus souvent sur des choix d’économie politique soit de contraintes et de processus de décisions politiques dans des régimes démocratiques. En cela certains problèmes intergénérationnels ou d’équité amènent de vives critiques comme dans les politiques de taxation ou de transferts sociaux.
La justification de l’interventionnisme va plus loin. L’économie néoclassique a postulé un cadre d’analyse des marchés fondés sur une concurrence pure et parfaite. En outre ce concept renvoie à trois hypothèses mis en avant par Debreu et Arrow : un fonctionnement concurrentiel de l’économie, un ensemble complet de marché et une information parfaite. Dès lors qu’une des hypothèses est transgressée, le théorème du bien être n’est plus valable : l’intervention publique devient nécessaire dans ce cadre d’analyse.
Mais le problème se complexifie quelque peu dès lors que sont comparés les trois fonctions de Musgrave. Si l’allocation des ressources fait davantage référence à une politique de long temre optimisant une tendance de croissance économique, celle de régulation touche davantage au court terme et tend à réduire le « output gap » soit à minimiser l’écart entre la production effective et celle potentielle. Il convient dès lors d’énumérer les justifications pour chacun de ses éléments.
La fonction d’allocation des ressources est justifiée par la transgression d’une des hypothèses du cadre microéconomique néoclassique. Une concurrence imparfaite, sauf dans le cas d’un monopole naturel, nécessite le recours à une politique de la concurrence. Les externalités, soit un coût privé inférieur au coût social et n’étant pas pris en compte dans les échanges et les marchés incite à envisager des politiques environnementales ou fiscales pour inciter les entreprises à réduire la pollution d’origine industrielle. L’asymétrie d’information, comme dans le cas d’une crise financière, peut amener à rationner des crédits et à user de phénomènes d’anti sélection comme des menus de contrats (Laffont, Tirole, 2001).
La fonction de stabilisation trouve sa justification par John Maynard Keynes sous deux aspects. Le premier est d’atténuer les comportements excessivement optimistes des agents économiques qui peuvent se succéder par des comportements trop pessimistes, avec à terme un risque d’instabilité des marchés (…). Le second argument proposé est que les prix ne sont pas toujours flexibles de par certaines rigidités nominales nécessitant des politiques contra-cycliques pour compenser les déséquilibres sur les marchés.
La fonction de redistribution se réfère à un problème déjà posé à savoir l’équité. Plus largement les contraintes de justice sociale peuvent empêcher une politique d’être efficiente au dépend d’une efficacité ne faisant pas l’économie des moyens. Les distorsions fiscales pour exemple restent un problème persistant : s’il faut prélever sur les agents aux revenus les plus élevés pour soutenir l’insertion des agents à bas revenus sur le marché du travail, n’y a t-il pas un risque de ralentir la croissance de l’investissement ? Envisager des politiques d’emploi sur la durée du travail est-il réellement souhaitable si l’on considère que les heures supplémentaires entretiennent le chômage et donc la pression des salaires à la baisse ?
Mais comment mesurer l’impact de chacune de ses fonctions ? Je soutiens l’idée que certains postes à fortes responsabilités dans les domaines économiques doivent uniquement être occupés par des économistes au sens strict. J’entends ainsi des économistes de formation, au mieux universitaires mais surtout répondant à une logique d’indépendance comme peut l’être la Banque Centrale aujourd’hui. La théorie du Public Choice a bien démontré les contraintes de légitimité, inter temporelle ou de crédibilité qui pèsent sur les politiques (Buchanan 1975, Lucas 1990). Mais le sujet est ici que celui encadrant les mesures économiques doit comprendre de manière la plus exhaustive possible l’impact de ces dernières et plus largement comprendre la probabilité que celles-ci soient validées dans la réalité. D’où la nécessité d’économistes au sens strict, maitrisant les outils microéconomiques, économétriques et mathématiques servant à l’évaluation de celles-ci. Je tiens pour conviction qu’une personne responsable d’un tel processus n’osera pas interpréter les résultats à des fins purement politiques. Voici cinq modèles de simulation de la politique économique. Les premiers sont les modèles macroéconométriques utilisés par la Commission européenne, la BCE ou le FMI, trouvant leurs sources dans les théories keynésiennes et les travaux de Tinbergen et Klein dans les années 50. Le principe est d’agréger différents paramètres pour déduire des équilibres prévisionnels selon les valeurs associées à chaque variable des différentes équations. Les seconds modèles sont ceux statistiques, reposent sur l’empirisme comme les modèles vectoriels autorégressifs et cherchant à identifier les interdépendances entre les variables étudiés. Les troisièmes modèles sont ceux simulant en équilibre partiel et permettant de tester l’efficacité d’allocation de ressources. Mais ce modèle s’impose comme limite dès lors que la politique devient trop complexe. Les modèles d’équilibre général calculable (MEGC) visent ainsi à mieux considérer les différents impacts des politiques en utilisant des modèles calibrées permettant d’estimer les niveaux des différents paramètres une fois les modèles appliquées. Ces derniers sont souvent utilisés dans le cadre de mesures structurelles par la Banque Mondiale ou l’OMC dans le cadre de politique de libéralisation des marchés. Enfin les modèles de microsimulation ciblent certaines parties de la population et permettent l’étude d’impact de politiques fiscales ou sociales. Elles sont ainsi essentiellement utilisées dans le cadre de politiques publiques.
Une autre méthode d’évaluation repose sur une fonction de bien-être soit d’utilité pour un agent représentatif et évaluant les politiques de stabilisation. L’objectif étant d’estimer les coûts des fluctuations et l’arbitrage entre stabilisation et allocation, entre court terme et long terme. Cette méthode est moins applicable au politique de stabilisation du fait que l’utilité n’est pas toujours évaluable d’où le recours à une fonction de perte macroéconomique. Celle-ci tend à se problématiser comme une minimisation des coûts sous contrainte d’une mesure pouvant prendre n possibilités. Par exemple, en cas de baisse de la consommation on évaluera les possibilités de subventions pour les entreprises dont leur demande est fortement élastique à leur prix ou encore la possibilité d’une réduction de telle ou autre taxe pour augmenter le pouvoir d’achat des agents économiques. Enfin, dans le cas de la redistribution il est possible d’utiliser certains indicateurs comme la courbe de Lorenz ou l’indice de concentration de Gini dans le cas de politique sociale liée à l’inégalité.
Mais ces méthodes se ramènent à l’a-priori, à l’ex-ante alors qu’ex-post une autre conséquence est possible : celle qu’une politique d’allocation peut avoir un effet sur une autre politique de stabilisation elle-même ayant caractère à affecter une politique de redistribution. Chaque fonction pouvant ainsi affecter la seconde ou la troisième. Par exemple un hausse des transferts sociaux peut décourager l’incitation au travail (perte allocative) mais peut aussi réduire les inégalités (redistribution) et accroître la consommation des ménages (stabilisation). Si la production potentielle n’est pas optimisée, le output gap se réduit ainsi que les inégalités sociales par effets directs et indirects. D’autres exemples sont envisageables comme la mondialisation souvent dénoncées pour son rôle d’allocation des ressources au dépend d’une redistribution des richesses inégales. Dans un sens inverse à une hausse des transferts sociaux, une baisse de l’impôt sur le revenu induirait une hausse de l’offre de travail (allocation) et de demande de travail (stabilisation) mais accentuerait les inégalités (redistribution).
Ces trois concepts sont d’autant plus difficiles à manier que le décideur public doit ajouter à cet arbitrage les questions d’agrégation, d’horizon temporel et de fonctionnement des marchés entre les différents agents. Si les soutiens au commerce international avancent que l’ouverture des pays au commerce apporte des gains à l’échange, d’autres opposés à la libéralisation argueront qu’une incertitude sur les coûts d’ajustement temporaires persistent ou que les politiques correctrices des effets pervers de la mondialisation annoncé par les premiers n’auront que peu de change d’être concrètement réalisées. Enfin si les néoclassiques raisonnent sur des marchés concurrentiels, il n’en subsiste pas moins des imperfections.
La crise financière actuelle pose autant de problèmes. Faut-il revoir les modalités des régulations de Bâle de manière à minimiser les risques, opter pour une approche plus « éthique » de la finance globalisée ? Qui doit orienter les débats, prendre les décisions et les faire appliquer ? Une phrase, d’Herbert Stein datant de 1986 résume assez bien l’enjeu : « Les économistes ne savent pas grand chose sur l’économie ; mais les autres personnes, y compris les responsables politiques qui font la politique économique, en savent encore moins. ».