14 sept. 2010

The selective intervention puzzle

The sélective intervention est un débat théorique et économique qui répond à la problématique : « est-ce qu’une intégration verticale d’une firme est toujours une solution aussi bien voire supérieure à une désintégration verticale d’une firme ? ». Ce débat, encore actuel, s’est construit autour de deux propositions : celle de Williamson et celle de Grossman et Hart. Le concept a été proposé par Williamson et vise à comparer une grande firme et et ce qu’elle pourrait être si elle était divisée en petites entités pour chacune de ses activités.

Dans cette première partie nous abordons les suggestions de Williamson. L’idée non-intuitive des travaux, puisque contre-factuel, est de suggérer qu’une firme aurait par exemple intérêt à gérer séparément des entités pourtant déjà intégrées verticalement. La distinction avec l’approche de Williamson et celle de Grossman et Hart repose sur la relation principal-agent. Le principal propose un contrat incitatif. Dans la perspective de Williamson, seul l’agent agit après la mise en place du contrat (soit le contrat est mis uniquement en place pour l’agent). Dans celle de Grossman et Hart, le principal est aussi impliqué dans les modalités du contrat. Le choix de la structure théorique implique des conséquences et des recommandations différentes.

Comme l’explique Jacques CREMER dans son document de travail « Solving the Selective Intervention Puzzle » (TSE, Mars 2010), aucune entreprise ne peut être totalement intégrée verticalement car chaque activité productive nécessite en amont comme en aval la production d’autres biens ou services, souvent complémentaires l’un à l’autre. En somme, une firme tend vers une intégration parfaite mais ne peut pas l’obtenir totalement. Aussi, aucune firme ne peut être totalement intégrée, il existera toujours un input acheté à une autre entreprise extérieure. Dès lors, il s’agit de savoir à quel degré une firme a intérêt à s’intégrer.

L’enjeu fondamental du débat est qu’il remet en question des évidences trop vite établies. Par exemple, quel modèle vous semblerait le plus efficient entre ces deux propositions* :
- une firme produit du pétrole dans un désert, elle utilise un pipeline pour transférer sa production jusqu’à un centre de raffinerie. Chaque activité fait l’objet d’une gestion par une entité distincte.
- Une firme produit du pétrole en mer, elle utilise un bateau pour transporter sa production jusqu’à un point de raffinage. Chaque activité fait l’objet d’une gestion par une entité distincte.
La seconde proposition semble la moins coûteuse notamment parceque la mise en place de contrat complet est possible. En pratique la firme peut sous-traiter le transfert de sa production à n’importe quelle entreprise spécialisée dans le transport maritime. En revanche le pipeline implique un contrat de longue durée et surtout l’utilisation d’un actif spécifique pour chaque entité. En soit, la troisième entité (pipeline) nécessaire pour le transfert de la production implique des contrats incomplets. Dans ce cas là l’intégration est une solution bien supérieure au modèle avec trois entités séparées.

Williamson montre que l’intégration diminue le pouvoir incitatif. Les trois propriétaires des trois entités distinctes se sentent plus responsables que les managers d’une firme déjà intégrée. Cependant, et comme le modèle pétrole-transport-raffinerie le montre, l’intégration reste la solution la plus rentable si l’actif de chaque activité est spécifique. En soit, plus les actifs seront spécifiques, plus l’intégration sera une solution supérieure à une organisation séparée. D’autre part dans un schéma toujours vertical, l’entité en amont d’une seconde entité dispose d’une capacité de contrôle plus forte. En considérant la firme comme l’entité en amont, elle a alors tout intérêt à s’intégrer.

L’enjeu de l’intervention sélective est aussi à mettre en parallèle avec le problème du hold up. Les deux concepts limitent la frontière de la firme. La distinction entre ces deux notions repose sur les engagements des managers. Dans une entité séparée d’une autre, les managers restent exposés au jugement du marché, en particulier sur le respect des objectifs initialement fixés. Si ces engagements ne sont pas vérifiés, il existe un risque de hold-up (processus où une firme intègre progressivement un sous-traitant à son propre schéma organisationnel) donc un risque que le sous-traitant soit verticalement intégré à la firme cliente. Les droits de propriété constituent des variables importantes de ce fait pour décider d’une intégration. Pour ces raisons, l’intervention sélective est jugée coûteuse. La firme doit mesurer le coût d’opportunité lié à la baisse du mécanisme incitatif du contrat propriétaire-manager. Des coûts qui sont considérés par Williamson comme illusoires car il devient impossible de maintenir les incitations à un niveau constant.

L’apport de Williamson est donc de montrer l’intérêt d’une intégration et de proposer des contrats établis sur le principe que les entités ne sont pas intégrées pour conserver un maximum d’incitations.

Cependant cette proposition a suscité de nombreuses critiques.
Premièrement, il n'est pas prouvé que le contrat optimal après intégration est une simple variation du contrat optimal sans intégration. C’est une idée judicieuse mais pas prouvée. La seconde recommandation (organiser la firme comme si elle se constituait d’entités séparées) de Williamson ne s’avère pas aussi pertinente que la première (l’intégration est toujours préférable).

Masten (1999) souligne la nécessité d’une garantie effective pour inciter les divisions managériales à innover, rendre les investissements très profitables et limiter les coûts, en soit rester efficients. Une telle initiative permettrait de dépasser les thèses résignées de Williamson qui n’envisage en aucun cas la possibilité d’une organisation qui se centralise tout en conservant toute sa puissance incitative. L’intervention sélective ne peut donc pas être vérifiée.

Une manière de réfuter et prouver la fausseté de Williamson sur le caractère toujours plus rentable d’une intégration verticale est de montrer qu’il est possible d’obtenir un revenu au moins aussi élevé avec une organisation à entité séparée. Cela nécessite que le contrat applique des mécanismes incitatifs pour l’agent comme pour le principal. C’est ici qu’interviennent Grossman et Hart en 1986.

Grossman et Hart pensent que des mécanismes incitatifs peuvent être introduits au moyen des droits de propriété. C’est l’allocation de ces droits qui déterminent la puissance incitative du contrat. La théorie des jeux permet d’analyser la mise en place du contrat qui doit être vu comme un jeu organisé et non comme une simple volonté de contrôler le comportement de l’agent. Pour simplifier, le modèle Grossman et Hart (1986) est avec 2 agents et 1 actif. Hart et Morre (1990) ont proposé une extension du papier avec plus d’agents et plus d’actifs.

Dans les théories traditionnelles, la sélection adverse était très statique. Le principal offre un contrat à l’agent qui accepte ou non de l’honorer. Ce contrat est forcement incomplet (car toutes les informations ne peuvent être écrites) donc l’agent évolue dans un cadre prédéfinie par le principal. Dans le cadre des travaux de Grossman et Hart, il s’agit simplement de définir un cadre d’action pour les deux agents de manière à ce que les droits de propriété facilitent la mise en place d’incitations. En outre, après la signature du contrat le principal reste autant impliqué que l’agent.

Riordan (1990) critique cette vision en montrant que Grossman et Hart définissent l’intégration verticale par le contrôle de l’actif alors que c’est la capacité à contrôler le système productif qui définit l’intégration verticale pour Riordan.

Par exemple si le contrat implique que la firme en aval peut utiliser du capital et de la force de travail de la firme en amont alors il n’y a pas d’intégration verticale au sens de Grossman et Hart, alors que Riordan considèrerait l’intégration comme telle puisque les deux firmes se mettent simultanément en accord sur la gestion interne du processus productif.
En revanche si le contrat implique que la firme en amont loue un actif spécifique à la firme en aval alors Grossman et Hart considère une intégration verticale là où Riordan dirait le contraire compte-tenu de la non-participation de la firme en aval dans le contrôle interne de la firme en amont.

Bibliographie :
Williamson, Olivier E. 1985, "The Economic Institutions of Capitalism: Firms, Markets and Vertical Contracting"
Klein, Benjamin, Robert C.Crawford and Armen A.Alchian 1978: "Vertical Integration, Appropriable Rents, and the Competitive COntracting Process." The journal of Law and Economics
Crémer, Jacques, 1995 "Arm's Lenght Relatioships" Quaterly Journal of Economics"
Crémer, Jacques, 2010, "Solving the "Selective Intervention" Puzzle", TSE Working Paper
Nicolai J.Foss, Peter G. Klein, Richard N.Langlois, Lasse B.Lien : http://organizationsandmarkets.com
Grossman, Sandford H. and Oliver D.Hart. 1986 "The costs and benefits of ownership: a theory of vertical and lateral integration." Journal of Political Economy 94

7 sept. 2010

L'économie américaine et ses incertitudes

De nombreux économistes s'interrogent depuis plusieurs mois sur le caractère cyclique de la conjoncture américaine. Si la reprise semblait durable, beaucoup craignent un retour de la récession. Ce climat d'incertitude reste d'autant plus important qu'il implique autant les économies européennes et leurs institutions que l'ensemble des marchés internationaux. Si l’économie américaine va mal, alors les marchés mondiaux seront déstabilisés. Mais quelles sont ces incertitudes?

L'essentiel du problème est assez simple à saisir. La demande globale est très faible, l'offre effective ne peut donc pas augmenter (output gap) et la croissance économique reste trop faible. Parallèlement plus de politiques budgétaires semblent nécessaires. Or sans l'apport des contribuables, de fortes dépenses publiques sont difficiles à justifier d'où un recours aux marchés obligataires et des taux obligataires très faibles. Le problème est qu'une spirale peut s'installer par la variable du taux de chômage de plus en plus élevée. Entre croissance économique, chômage et dépense publique, l'analyse peut rapidement devenir complexe. Or tout le débat actuel sur l'économie américaine repose sur ces trois piliers.

UNE DEMANDE GLOBALE FAIBLE

Une première solution au problème est de trancher sur le débat d'un chômage qui se voudrait structurel. Bradford Delong est intervenu à ce sujet et a rapidement montré la fausseté du débat. Un chômage structurel est un glissement de la demande de travail entre secteurs qui entraîne un coût d'ajustement pour les salariés (nouvelles compétences à obtenir, flexibilité de l'offre de travail) qui se mesure par une hausse du taux de chômage. Par exemple une baisse de la demande pour l'immobilier impliquerait une baisse de la demande de nouvelles constructions. D'un autre côté, cette baisse pour l'immobilier pourrait s'accompagner d'une hausse de la demande de biens ou services. Il y aurait alors un changement structurel dans l'offre de travail demandée où les maçons devraient obtenir de nouvelles qualifications pour par exemple produire certains biens ou services demandés par les ménages. C'est une situation de chômage structurel. Or aujourd'hui, pour schématiser, ce n'est pas un changement de la demande de biens ou services que l'on constate mais une baisse globale de la demande qui touche un nombre trop importants de secteurs.

UN TAUX D’EPARGNE AUSSI FAVORABLE QUE DEFAVORABLE

Dès lors, et si l'on accepte l’idée que la demande globale américaine est trop faible, on peut s'interroger sur ses causes. Martin Feldstein étudie le taux d'épargne net des ménages. Ce ratio est généralement très faible aux Etats-Unis de l'ordre de 2% depuis les années 90. La tendance à faiblement épargnée s'expliquait notamment par une forte valorisation des valeurs mobilières détenus par les particuliers et un accès au crédit facile. Ces deux facteurs incitaient les américains à moins épargner et donc à plus consommer. Mi-2010, le taux d'épargne américain était évalué à 6,3%, bien supérieur au 2% habituels et surtout proche du niveau des années 80 (9%).

Cette hausse est assez mécanique. Le taux de chômage élevé encourage les particuliers à épargner pour anticiper du chômage partiel. On peut par exemple citer le cas du cycle de vie de Modigliani où l'agent ajuste sa consommation et son épargne de telle sorte que son niveau de vie soit maintenu sur plusieurs années. D'autre part les difficultés du secteur de l'immobilier ont rendu difficile l'obtention de nouveaux crédits. A cela s'ajoute l'insolvabilité du tiers des propriétaires américains disposants de prêts immobiliers suite à la violente baisse de leur patrimoine (actifs immobiliers).

UN RISQUE DE DEPENDANCE
AVEC LES ECONOMIES EXTERIEURES QUI AUGMENTERAIT

D'un point de vue microéconomique ces comportements engendrent une baisse de la demande des ménages. Selon une perspective macroéconomique le problème est double. La baisse de la demande globale ne permet pas le financement de nouveaux investissements donc limite la restructuration de l'économie. Pour remédier à cette baisse de la demande globale, la dépense publique nécessite une hausse du budget notamment par une pression fiscale plus forte et portée sur les ménages. En soi, le mécanisme pourrait s'équilibrer par une fiscalité qui compenserait les comportements individuels.
Or on mesure ici l'implication de l'économie américaine vis-à-vis du reste du monde. L'épargne des ménages américains (qui a baissé de 10 000 milliards de dollars depuis 2007) est insuffisante pour financer les dépenses publiques. Le recours aux capitaux étrangers deviendra rapidement une nécessité. Or, toute dépendance avec l'extérieur implique des risques plus importants et surtout une autonomie plus faible de l'économie américaine.

UNE POLITIQUE ECONOMIQUE RISQUEE
ET REVELATRICE DES INCERTITUDES ACTUELLES

Barack Obama a dès lors préconisé une croissance fondée sur les exportations. Comme le proposait Daniel Gros, l'analogie avec l'Allemagne des années 90 n'est pas si mauvaise. En l'occurrence, la première puissance économique européenne a développé une stratégie d'exportation qui a porté ses fruits depuis les années 2000. Le problème est qu'à la différence de l'Allemagne, les Etats-Unis ne peuvent tirer aucun avantage de nouveaux débouchés. L'Europe du Sud avait permis, en soutien de la monnaie unique, de développer de nouveaux marchés notamment immobilier pour l'Allemagne. Des débouchés qui ont fortement contribué au développement de ses exportations. Les Etats-Unis ne disposeront pas de tels débouchés et souffriront d’autant plus que le dollar est lié au yuan dont le pays, la Chine, connaît une très forte croissance économique. A ces conditions défavorables s’ajoutent la vision long-termiste que nécessite la stratégie d’exportations des Etats-Unis : la transition est généralement longue et nécessite une dizaine d’année.

UNE NOUVELLE CRISE A EVITER

Dans ce contexte, savoir comment soutenir la demande intérieure en limitant la dépendance avec l'extérieure tout en contrôlant les dépenses publiques est un véritable casse tête. Les Etats-Unis devront y faire face, d'autant plus que si aucune solution n'est trouvée alors une seconde récession sera inévitable. Ces incertitudes pèsent sur les marchés financiers. Surtout, ces incertitudes peuvent conduire à des comportements auto réalisateurs - chose peu souhaitable pour nos économies, notamment celles européennes où tout reste à faire.

1 sept. 2010

La taxe bancaire allemande: une opportunité pour l'Europe monétaire

Le gouvernement allemand a adopté le 25 août 2010 un projet de taxe sur les bénéfices des banques. Pourtant décriée, cette initiative illustre l'apport de l'économie théorique aux institutions soucieuses de se stabiliser.

La mise en place de la BCE comme une autorité indépendante avait déjà récompensé les efforts de Kydland et Prescott (1977). Ces derniers avaient mis en évidence l'incohérence temporelle des politiques monétaires (une politique de faible inflation peut être rapidement suivie d'un politique inflationniste). Une première avancée soutenue par l'Allemagne pour le projet de la zone euro.

Le succès de la politique monétaire européenne face à la crise financière de 2007, a soulevé les lacunes des politiques budgétaires des différents états membres. Des problèmes structurels, anticipés et qui ont éclaté ces derniers mois avec des pays comme la Grèce ou le Portugal. Ces difficultés restent très liées aux soutiens des gouvernements à l'attention des grands leaders bancaires. En somme, la politique monétaire a atténué la crise macroéconomique tandis que les gouvernements ont évité les crises microéconomiques par le sauvetage de plusieurs banques.

L'initiative allemande s'avère être un moyen d'éviter des paniques bancaires. Trois solutions sont proposées par la littérature économique. La première est celle du narrow banking qui force les intermédiaires financières à disposer de fond suffisant pour rembourser les déposants en cas de crise. La seconde approche a été proposée par Diamond et Dybvig en 1983 et consiste à instaurer un système public d'assurance de dépôts financé par une cotisation sur l'ensemble des dépôts. Une troisième et dernière proposition est celle du prêteur en dernier ressort source d'aléa moral. Des aléas qui se sont multipliés en 2008 et 2009 où des Etats ont recapitalisé de nombreuses institutions bancaires. En somme si la troisième proposition a déjà été "adoptée", la seconde est d'actualité.

L'Allemagne n'impose pas une cotisation à chaque déposant, en revanche la "taxe bancaire" s'applique aux intermédiaires financiers dans une limite de 15% de leur bénéfice net. Certes Il persiste un incitation à la prise de risque, puisque certaines banques seront sauvées en cas de nouvelles crises, mais l'allocation de ce fond à quelques institutions bancaires en difficultés peut en exclure d'autres, d'où une prise de risque limitée.En outre, la constitution de ce fond engage les entreprises à augmenter leurs fonds propres et à diversifier leurs activités.

Deux enjeux restent à venir. Le premier est d'élargir cette politique à l'ensemble de l'Union Européenne. Cette idée n'est pas seulement souhaitable pour chaque pays pris distinctement (la France soutient l'initiative), elle ouvre des perspectives pour une gouvernance européenne autant monétaire que budgétaire en facilitant une homogénéisation de la compétitivité des acteurs financiers en zone euro. La mise en place d'une nouvelle autorité indépendante en charge d'un fond européen renforcerait la crédibilité de la Banque Centrale Européenne.

Un second enjeu serait d'élaborer une grille d'évaluation des établissements bancaires susceptibles de pouvoir profiter de ces taxes bancaires. Déterminer des ratios d'endettement comme de capitalisation constituerait une première étape pour inciter les institutions à renforcer leurs bilans. La taxe bancaire ne servirait plus seulement à limiter l'utilisation du budget public alimenté par les contribuables. Mieux la taxe encouragerait les institutions financières à adopter des stratégies de croissance durable et donc indirectement à limiter les risques de nouvelles crises systémiques, en accord avec de nouvelles règles prudentielles.